"L’adopté vis à vis de sa mère adoptive, sa mère biologique et la mère patrie"

mercredi, février 05, 2014



Je partage avec vous cette réflexion de Lucie Bourdeau, psycholoque, membre de l'O.P.Q. Service de psychothérapie, spécialisation en adoption...


La mère adoptive

Comme pour tout enfant, le jeune adopté voit en sa mère la personne avec qui parler de ses problèmes. C’est la confidente numéro un dans la famille. Il la décrit comme étant celle qui le comprend et le connaît le mieux.
Une recherche intitulée «L’adoption internationale au Canada», effectuée par Anne Westhues et Joyce Cohen, démontre que les enfants adoptés manifestent une relation de proximité avec leur mère de l’ordre de 64% alors qu’elle est de 71% chez les enfants biologiques de la même famille. La relation intime d’un jeune adopté avec sa mère est donc légèrement moindre que celle de l’enfant non adopté.
Une étude américaine datant de 1985 démontre que les adolescents adoptés perçoivent leur mère plus loyale, aidante, présente et responsable que les mères d’enfants demeurant avec leur famille d’origine.1 On attribue cette situation au fait que ces mères ont attendu si longtemps l’arrivée d’un enfant, qu’elles s’investissent grandement dans leur rôle parental. Il y a un engagement réel et une volonté de bien réussir.
On croit également que l’ado réalise que sa mère l’aime tout autant que si elle l’avait porté. C’est le grand amour.
Malgré cette marque d’amour et de reconnaissance, c’est la mère qui subit plus directement l’agressivité de l’adolescent. Puisque comme dans la majorité des familles, c’est elle qui est le plus présente ou le plus disponible, c’est elle qui vit le plus de conflits.
La mère représente également la blessure initiale. Elle est la cible de l’impuissance, du chagrin et de la révolte de l’enfant2 car elle a pris la place de la mère d’origine.

La mère d’origine

Cette mère est très souvent idéalisée par le roman familial. C’est à la perfection de la mère biologique que l’enfant va comparer sa mère adoptive. Le danger qui prévaut lorsque l’enfant idéalise trop sa mère d’origine, est qu’il ne s’attache pas complètement ou aussi facilement à sa mère actuelle. L’ado n’a pas la capacité de voir en demi-teinte. Tout est bon ou mauvais. La mère adoptive se voit donc offrir le rôle de fausse et mauvaise mère.
L’enfant se protège en idéalisant sa mère biologique et en concluant que lui aussi est aimable et bon puisqu’il est né d’une  merveilleuse personne!
Couteau à deux tranchants, puisque l’ado arrive à conclure que si cette femme est bonne et qu’elle ne l’a pas gardé, c’est peut-être parce que c’était lui le problème ou le mauvais bébé. Il agira en fonction de l’image selon laquelle il se perçoit pour se donner raison.
À un certain moment et souvent à l’adolescence, le jeune a besoin, pour se structurer, de se donner le droit d’haïr ses géniteurs. Si, au lieu de penser qu’il est le vaurien et qu’il fasse porter le blâme à cette mère d’origine qui l’a abandonné, il risque beaucoup moins d’en sortir écorché. Il faut donc accepter cette haine passagère de la mère d’origine.
L’enfant peut donc passer de l’amour le plus total à une haine violente tournée vers sa mère biologique. Certaines mères adoptives diraient vivre sensiblement la même chose!


La mère patrie

À l’adolescence, deux phénomènes opposés par rapport au pays d’origine peuvent survenir.3
Pour le premier groupe, un intérêt se manifeste pour tout ce qui a rapport au pays d’origine. Les ados souhaitent apprendre la langue, connaître la culture et visiter le pays. Comme dans le cas de la haine envers la mère d’origine, cette période est passagère et diminue au fur et à mesure que l’adolescent fait le ménage quant à ses origines. Il est bon d’être à l’écoute afin de pouvoir
répondre à cet intérêt.
Pour le deuxième groupe, c’est tout le contraire. Les ados restent indifférents voire même rejettent leurs origines. C’est une façon de refuser de faire face à l’abandon. Ils reportent sur le pays d’origine la douleur qu’ils ressentent à cause de leur mère biologique. Là également, la situation est temporaire. Elle aide l’enfant à gérer sa colère et à la diriger sur quelque chose. L’entourage vit ainsi moins d’agressivité.
Dans les deux cas, il s’agit de transfert de sentiments de la mère d’origine à la mère patrie.4
Cet intérêt ou ce désintérêt pour le pays d’origine peut également être dû non pas à un transfert de sentiments, mais à la façon dont l’ado perçoit le pays.
La perception qu’a le groupe majoritaire de son pays d’origine peut influencer grandement le désir du jeune de s’identifier ou non à cette culture lointaine. Si les gens de sa culture d’origine sont bien perçus, il sera plus facile pour lui de se l’approprier. Il serait mal à l’aise de manifester de la curiosité pour son pays d’origine si ce dernier est mal perçu par la majorité.
Un autre facteur qui influence le désir de l’ado de mieux connaître son pays d’origine soit qu’il se sente rejeté par le groupe majoritaire. Il risque de n’avoir pas le choix que de s’identifier à son groupe d’origine pour se sentir soutenu. Cela peut alimenter la curiosité qu’il a pour son pays d’origine.


Comment ce transfert de la mère au pays peut-il aider les adolescents adoptés ?

  1. Il est plus facile de poser des questions sur son pays d’origine que sur ses propres origines. L’adolescent se sent ainsi plus à l’aise.
  2. L’ado se sent moins coupable de s’intéresser à son pays d’origine qu’à sa mère d’origine.
  3. Cela élimine le conflit de loyauté.
  4. Cela facilite le dialogue en l’assouplissant et en le rendant moins émotif.
  5. Si l’ado ressent de la haine pour son pays d’origine, ce sera moins dommageable pour son estime de soi. Il se respecte ainsi que ses parents d’origine.5
1 Smith, Dorothy W. laurie Nehls Sherwen. Mothers and their adopted children, the bonding process
2 Henckes-Ronsse, Robert et Thérèse. L’adoption en question(s) page 174.
3 Maury, Françoise. L’adoption interraciale. Page 290.
4 Maury, Françoise. L’adoption interraciale. Page 291
5 Maury, Françoise. Adoption interraciale. Page 292.


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6 commentaires

  1. Très intéressant en effet, merci pour ce partage.

    Anne Lise

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  2. Merci Béa pour ce texte très intéressant. J'aime beaucoup le parallèle avec le pays d'origine.

    Marie maman de Raphaël

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  3. Bonjour !

    Voici un article juste en tous points. Merci de nous l'avoir fait partagé.

    Maman de 4 ados.

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  4. http://www.youtube.com/watch?v=NPyS7_gFzbM

    Frédérique Bedos est l'invitée de l'émission de France 5, Les Maternelles. Elle y parle du livre "La petite fille à la balançoire" ainsi que du Projet Imagine

    Un livre extraaaaaa

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  5. en plein dans le mille....article criant de vérité!
    Une ado adoptée à la maison qui rejette son pays natal et sa famille biologique...(elle a eu son passage "je veux tout savoir" vers 7 ans puis une fois qu'elle en a su suffisamment terminé, on n'en parle plus ;-)
    merci pour ce bel article encore une fois et gros croisage de doigts pour le mois de février!

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  6. Très bonne analyse synthétique et intéressante. J'aime bcp ce concept de "mère patrie" !

    Je connais pas mal de cas où l'amour à cette mère patrie justement perdure au delà de l'adolescence et continue dans le monde adulte. Difficile alors d'être entre deux pays, deux identités...

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