Adoption internationale: trouver une famille à un enfant et non l’inverse

lundi, juin 26, 2017

Photo: Jacques Nadeau
 
En 2015 et 2016, l’adoption internationale au Québec a atteint son plus bas niveau depuis 25 ans, même si autant de parents ont le désir d’adopter. Ce sont des irrégularités qui ont forcé plusieurs pays à resserrer leurs règles. Ce resserrement du cadre légal constitue un aveu des dérives antérieures pour Marie-Laurence Laflamme, travailleuse sociale spécialisée dans l’adoption. Surtout, il reste insuffisant pour protéger les enfants, plaide-t-elle en appelant le Secrétariat à l’adoption internationale (SAI) à exercer davantage de contrôle.

En plus de son expérience professionnelle, d’un mémoire de maîtrise sur la quête identitaire de jeunes Haïtiens, elle base aussi son opinion sur sa propre adoption. Marie-Laurence avait presque 9 ans quand elle a atterri dans sa famille d’adoption en Beauce. La fillette arrivait d’Haïti, où l’extrême pauvreté avait poussé ses parents à la placer en adoption.
 
Comme nombre de Haïtiens dans les années 1980 et 1990, ses parents biologiques l’ont mise en adoption en ayant la conviction qu’elle reviendrait. « Ils avaient l’impression de faire un “investissement” et que l’enfant reviendrait les aider à ses 18 ans. C’est ce qu’on leur avait promis », relate-t-elle. Son histoire fait écho à celle de Christine et Bernard Thérien, eux aussi adoptés au début des années 1990 : leur mère a été persuadée par de « bons samaritains », comme les appelle Christine, que l’adoption « sauverait » la santé de ses enfants. Mais elle ignorait que les liens seraient coupés totalement et définitivement.
 
Ce grave problème de consentement non éclairé a été dénoncé dès 2005 par l’UNICEF. Un rapport accablant qualifiait de commerce illicite ce genre de stratagème : deux experts y écrivaient que l’adoption n’était pas justifiée pour la majorité des enfants haïtiens. Les crèches empochaient en effet d’importantes sommes d’argent pour des enfants, cherchés « sur commande » sans dire explicitement aux parents qu’il s’agissait d’une adoption « plénière », qui rompt tout lien de filiation.
 
Remonter tous les maillons de la chaîne
 
« Ils ont fait en sorte que je sois “adoptable” aux yeux de la loi, ils ont construit une petite boîte administrative autour de moi », résume crûment Marie-Laurence Laflamme.
 
Au Québec, le SAI, instance chargée des adoptions internationales, a commencé à se pencher plus sérieusement sur ces dénonciations en 2009, expose son ancienne directrice générale, Luce de Bellefeuille. « Oui, on était au courant des lacunes dont vous parlez. Toute la communauté internationale a essayé de travailler avec les crèches », affirme celle qui a publié le livre Les arrière-boutiques de l’adoption internationale en 2016.
 
Après le séisme dévastateur de 2010, l’ampleur des irrégularités et du trafic d’enfants était si alarmante que le SAI a suspendu l’adoption internationale durant plus de deux ans.
 
Depuis, en 2013, Haïti a signé la Convention de La Haye sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale. Le pays est donc tenu de respecter un cadre plus strict. À lui aussi de mettre en place « le dispositif nécessaire pour s’assurer que le consentement a été donné librement par les parents biologiques », a indiqué une relationniste au Devoir.
 
Dans le cas haïtien, le SAI s’en remet donc en grande partie à l’autorité centrale en la matière, l’Institut du bien-être social et de recherches (IBESR). Une façon de respecter la compétence d’un pays sur sa population, rappelle Mme de Bellefeuille.
 
L’IBESR soumet des « propositions d’enfants de n’importe quelle crèche habilitée » aux deux organismes agréés par le SAI pour le Québec. Ces organismes font la liaison avec les parents adoptants.
 
Marie-Laurence Laflamme s’inquiète que les deux organisations en question soient les mêmes qu’à l’époque des adoptions bâclées. Elle considère que le SAI assume ses responsabilités de manière trop « timide ».
 
Comme l’équipe actuelle du Secrétariat, Mme de Bellefeuille assure que les situations évoquées ont été « largement corrigées aujourd’hui ». Mais d’intermédiaire à intermédiaire, les instances engagées dans l’adoption se renvoient la balle. « C’est difficile de savoir qui est réellement responsable de ces mensonges dans tout ce cirque », soupire Christine Thérien, adoptée au Québec en 1991.
 
Le fil brisé
 
Les problèmes ne sont pas exclusifs à Haïti. Mais les quêtes des origines de plus en plus fréquentes pourraient révéler beaucoup d’autres dérives. Les demandes de retrouvailles auprès du SAI ont en effet explosé en 2016, en plus de celles entamées sous impulsion personnelle à travers les réseaux sociaux, par exemple.
 
Un bon moment pour remettre en question ce modèle et y placer les besoins de « l’adopté » au centre. « J’ai encore l’impression qu’ils trouvent un enfant pour une famille plutôt qu’une famille pour un enfant », réitère la travailleuse sociale.
 
Pourquoi ne pas considérer une adoption « simple », dans laquelle les liens sont conservés avec la famille d’origine ? Il faut au moins faciliter la possibilité de retrouver les parents biologiques : « On peut donner à l’enfant l’option de cette quête des origines ! Il choisira un jour par lui-même. Sinon, ça n’a pas de sens de dire qu’on travaille dans l’intérêt de l’enfant. »
 
Les « adoptés » se sentent souvent « entre deux chaises », constate-t-elle. Contrairement aux immigrants, ils ne connaissent rien du pays où ils sont nés. Ils évoquent néanmoins en majorité un « vide », une vie « pas groundée », décrit-elle.
 
La scission est douloureuse entre l’identité à laquelle ils sont sans cesse renvoyés, surtout par leur apparence physique, et celle ressentie, très « québécoise ». Une des avenues pour réconcilier ces identités est d’offrir de remonter la filiation biologique.
 
Et ce n’est pas une question d’amour ou de désamour des parents adoptifs ! « On me dit souvent “C’est comme si je l’avais porté neuf mois !” C’est rose, c’est beau, mais ce n’est pas assez. On n’est pas des objets. Oui, le petit être humain a besoin d’amour, mais il a besoin d’ouverture », conclut-elle. Elle rêve maintenant que des services spécialisés pour les personnes adoptées se multiplient et se regroupent sous un même toit.

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