La greffe de l'adoption

dimanche, novembre 05, 2017



L’adoption est souvent comparée à une greffe. Pour qu’elle prenne, il faut, disent les psys qu’on y mette de la bonne volonté des deux côtés. Du côté des parents, les attentes sont généralement disproportionnées, écrasantes pour l’enfant. C’est qu’on l’a attendu bien plus que neuf mois ! Rapidement conscient du surinvestissement dont il est l’objet, l’adopté craint forcément de décevoir.

Mais la blessure symbolique créée par l’infécondité crée aussi un sentiment d’illégitimité chez l’adoptant, l’angoisse de ne pas être à la hauteur, chez les parents. Du coup, ils sont bien plus exigeants envers eux-mêmes que ne le seraient les parents biologiques.
S’ils ont déjà des enfants, il est recommandé de ne pas se livrer à des comparaisons : à ton âge, ta sœur faisait déjà ça… Comme disent nos amis québécois, l’enfant adopté est « incomparable » . Ses habiletés, langagières mais aussi psychomotrices, se développeront par bonds. Il lui faut parcourir un chemin plus ardu que celui des autres, il aura besoin de plus de temps.
Dans un premier temps, on assiste, disent les psychologues consultés, à une phase de déni des différences. Ainsi se construit un « roman familial » aussi approchant que possible du modèle déposé de la famille biologique classique . Aux fêtes de famille, il y aura les « grands-parents », les « cousins », on transmettra la mémoire collective de la famille, avec ses hautes figures et ses repères chronologiques… Cela satisfera les deux parties, mais le mythe risque de se fissurer lorsque l’enfant aura grandi et qu’il ne se contentera plus des demi-vérités qui ont bercé son enfance.
Au fond de tout enfant adopté, gît un deuil – celui de ses géniteurs qui ont disparu, qui l’ont probablement abandonné. Selon Christian Flavigny, cette blessure narcissique originaire le porte à l’auto-accusation : qu’ai-je fait pour mériter cet abandon ? Il lui faudra reconstruire son estime de soi , à l’aide des parents d’adoption.

En outre, cette perte originaire crée, en lui, un sentiment d’insécurité qui le poussera, en particulier à l’adolescence, à tester la solidité du lien familial avec la famille d’adoption. D’où des attitudes de défi. Par crainte inconsciente d’être à nouveau abandonné, l’enfant de l’adoption semble la provoquer. Mais c’est parce qu’il redoute la répétition du rejet initial dont il pense avoir fait l’objet. D’un autre côté, ayant été exposé très tôt dans son existence à des situations menaçantes, il a développé très tôt un « instinct de survie » qui le rend capable de résilience.
Plus tard, il voudra ou non remonter vers ses origines . Si tel est le cas, tel le saumon, rien ne le dissuadera de nager à contre-courant vers sa source. Les parents ne doivent pas interpréter cette quête comme un désaveu à leur égard, un refus de cette famille qu’ils ont construite ensemble.

C’est pour éviter de futurs traumatismes que les psychologues consultés semblent converger sur l’idée qu’il faut dire très tôt la vérité à l’enfant adopté sur ses origines. De toute façon, d’une manière ou d’une autre, il ne manquera pas de l’apprendre par des tiers. Et quelle famille n’a pas, elle aussi, ses petits secrets ?
Brice Couturier 

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1 commentaires

  1. J'apprécie beaucoup Brice Couturier sur France Culture. Je partage grosso modo ce qu'il dit ici, à une nuance près: la famille, les cousins etc, ne sont pas une invention, c'est la vraie famille de l'enfant adopté tout comme nous sommes ses vrais parents. Il n'y a pas de demi-vérité cachée, l'enfant connait son histoire, son adoption. Et sa famille adoptive est la seule à lui offrir amour, protection et éducation. N'est-ce pas là le sens de la famille, la définition de la parentalité? Donc pas besoin de guillemets. Bref cela parait un peu daté, d'une époque où on l'on cachait les origines pour "le bien de l'enfant". J'ose espérer qu'aujourd'hui ces secrets là n'existent plus.
    J'espère que votre dossier avance bien "toulaba" et prendra rapidement une accélération!
    Corinne
    http://pingoofamily.blog.lemonde.fr/

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