Adoptabilité psychique

samedi, décembre 01, 2018

Évaluer l’adoptabilité, c’est évaluer la pertinence de l’adoption comme une réponse à la problématique de l’enfant et à son histoire familiale et personnelle. L’adoptabilité d’un enfant inclut l’établissement de son adoptabilité juridique et l’évaluation de son adoptabilité médicopsycho sociale autrement dit ses capacités à intégrer une nouvelle filiation, à s’insérer dans un nouvel environnement familial, dans un nouveau milieu de vie.

C’est toute la question du diagnostic, de l’évaluation aussi complète et correcte que possible de la « santé » mentale, physique, affective, émotionnelle et relationnelle d’un enfant. Il s’agira, dans ce travail d’évaluation, de repérer les capacités, les ressources ainsi que les fragilités de l’enfant et les aspects problématiques de la situation que l’on peut nommer « facteurs de risques ». Établir l’adoptabilité est donc une étape fondamentale. C’est à partir de ce repérage, de cette observation à la fois des points de force et des points de fragilité repérés, qu’un avis sur l’adoptabilité sera transmis aux instances concernées.

L’adoptabilité déterminera si l’adoption est la solution adéquate pour l’enfant et, si oui, quelles caractéristiques, quelles aptitudes devront présenter la famille à qui l’enfant sera confié. On voit ici comment l’absence d’un travail suffisant à ce niveau peut conduire à des erreurs lors de l’apparentement et à des échecs d’adoption. Précisons que l’adoptabilité peut varier selon les enfants et selon les moments. L’adoptabilité est susceptible d’évoluer dans le temps, notamment au vu de l’accompagnement proposé à l’enfant et des éléments de compréhension apportés par les professionnels. Comment, pour l’enfant, comprendre, imaginer, se projeter dans quelque chose qu’il ne connaît pas ou ne sait pas possible ? Dans le même ordre d’idée, un changement de statut par exemple une demande de retrait de l’autorité parentale ou de déclaration judiciaire d’abandon peut permettre d’éclaircir une situation en permettant la mise en adéquation entre un vécu psychique, et une situation de fait.

Pour les professionnels référents de l’enfant ou pour la personne chargée de cette mission d’évaluation, il s’agira concrètement d’accéder aux caractéristiques de l’enfant au travers la lecture de son dossier, des rencontres avec les différents intervenants notamment le référent éducatif, le psychologue, les intervenants extérieurs, la famille d’accueil (ou l’institution) et, bien sûr, l’intéressé lui-même. A préciser que, pour compléter cette évaluation, il peut être fait appel à des spécialistes : pédiatre, neurologue, cardiologue, toute spécialité médicale susceptible d’apporter un éclairage adapté et nécessaire à une situation donnée.

Dans ma pratique et à différentes reprises, j’ai sollicité l’avis d’un pédopsychiatre. Dans ce cas, des outils d’évaluation précis (test d’intelligence, test projectifs) viennent soutenir et argumenter les bilans. Bilans rendant compte des éléments cognitifs et relationnels à l’œuvre dans la personnalité de l’enfant. Dans le cadre de ce travail d’évaluation, il est à noter l’attention apportée à l’observation de la qualité de la relation que l’enfant établira avec l’intermédiaire (cet intermédiaire pouvant être la personne chargée de cette évaluation). Comment aborder cette évaluation ? Sur quoi doit porter notre regard, notre attention, nos interrogations ?

Quatre points nous semblent devoir être pris en compte et développés :
1) L’anamnèse – l’histoire de vie de l’enfant
2) La problématique actuelle
3) La capacité de l’enfant à s’inscrire dans un nouveau lien de filiation
4) L’importance des conditions extérieures

1) L’anamnèse

L’histoire de vie de l’enfant Les différents points à aborder, à repérer, sont les suivants : Quels sont les évènements marquants de l’histoire de l’enfant ? Quelles sont les circonstances de la grossesse : désirée ou non, suivie ou pas, y a-t-il eu prise de toxiques ?… Comment s’est déroulé l’accouchement ? Y a-t-il eu césarienne, y a-t-il eu souffrance fœtale ?... Comment décrire les premiers jours, les premiers mois de vie de l’enfant ? Que sait-on et comment qualifier la nature de la relation avec les parents de naissance ? Quelles sont les maladies dont il a souffert ? A-t-il subi des hospitalisations ? Quelles sont les carences repérées dans la première année de vie ? (carences affectives, carences éducatives, manque de soin, malnutrition…)

La rupture de lien avec les géniteurs a-t-elle brutale, différée ou préparée ? S’en est-il suivis un ou des placements multiples ? Quel est le nombre et quelles sont les circonstances des ruptures vécues par l’enfant ? (préparé, accompagnée ou brutale, traumatique) Des épisodes de maltraitance et/ou de négligence sont-ils repérés ?

2) La problématique actuelle

Les questions qui vont nous intéresser vont être les suivantes : Quelles sont les difficultés, les troubles repérés ? (problèmes de sommeil, problème au niveau de l’alimentation, inhibition, agitation, agressivité, problème au niveau du contact…). Une pathologie médicale a-t-elle été diagnostiquée ? Quelle problématique se dégage et comment ? (retard de développement, retard d’acquisition, déficience intellectuelle, troubles psychiques, …)

Dans la perspective de ruptures multiples, n’est-on pas dans une problématique d’abandon exacerbé ? Les troubles et / ou les symptômes sont-ils gérés ou gérables dans le quotidien en famille d’accueil ou en institution ? Y a-t-il ou non nécessité de prise en charge spécifique, voir multiple ? Lesquelles ? (Suivi médical lié à une pathologie particulière, orthophonie, psychomotricité, psychothérapie, thérapie de groupe…)

Quelles sont les capacités d’attachement ou d’investissement affectif de l’enfant ? L’enfant peut-il nouer des liens privilégiés et profonds ? Si oui lesquels ? ou ces liens sont-ils multiples et superficiels ? (enfant qui papillonne).

 3) La capacité de l’enfant à s’inscrire dans un nouveau lien de filiation

Nous retrouvons ici l’importance de l’intermédiaire. Nous serons vigilants aux aspects suivants : L’enfant a-t-il la possibilité de s’approprier l’idée de l’adoption et d’investir cet intermédiaire ? Il s’agit ici notamment de vérifier le niveau de compréhension de l’adoption par l’enfant. On sait que l’adoption d’un enfant très jeune (entre 1 et 3 / 4 ans) est plus difficile à mettre en œuvre car les enfants, s’ils ont une conscience de la séparation, ne sont pas en mesure de la comprendre et de la verbaliser. Cette compréhension va s’affiner en fonction des compétences acquises par l’enfant notamment dans l’acquisition des concepts de temps et d’espace permettant l’accès à une compréhension de son histoire.
Quelle qualité de lien l’enfant va-t-il établir avec l’intermédiaire ?
Comment l’enfant investit-il cet espace transitoire vers l’adoption ?
Dans l’actuel, l’enfant est-il en mesure de nouer une relation ?
De quel type est l’attachement qu’il est capable de développer ?
Peut-on parler d’attachement sécure, insécure, évitant, désorganisé ?
Comment progresse le lien avec l’intermédiaire au fur et à mesure des rendez-vous que se succèdent ? Observe t-on une progressive adhésion, collaboration, curiosité ?
Observe-t-on des résistances, des blocages, des refus, des peurs ? Certains enfants restent entièrement tournés vers le passé et sont incapables de se projeter dans un ailleurs. Face à une relation qui commence à s’établir, l’enfant oppose une rupture de contact. La crainte de perdre, d’être à nouveau lâché, est telle qu’elle vient interdire tout nouvel investissement.
Quelles sont les capacités de l’enfant à se projeter ?
Quelles sont ces capacités de rêveries ?
Une place psychique existe-t-elle pour un ailleurs ?
Pour un lieu de vie autre que ce qu’il vit dans le présent ?
Quel parent imaginaire porte l’enfant en lui ?
Cette capacité de rêverie est-elle présente ou non, active ou empêchée, de nature positive ou négative. « Je veux des parents gentils » - « Je veux des parents où je ferais ce que je veux » - « je veux être dans une maison ». Là encore cette évaluation nous renseigne sur le positionnement de l’enfant par rapport à l’adoption.
Quelle place accorde t-il aux parents d’origine ou au référent parental qui peut être sa famille d’accueil ?

4) L’importance des conditions extérieures

Nous insisterons ici sur le positionnement de la famille ou de l’institution qui accueille l’enfant.
Quel est le positionnement à l’égard du projet d’adoption ?
Quelle est la capacité de la famille d’accueil ou de l’équipe institutionnelle à accompagner l’enfant dans le projet et dans la séparation pour aller vers un ailleurs ? La famille d’accueil ou l’équipe est-elle prête sur un plan intellectuel et sur un plan affectif ? Il est à distinguer les situations où la famille d’accueil ne veut pas adopter mais est prête à un travail d’accompagnement et les situations où les familles d’accueil ne souhaitent pas adopter mais s’opposent au départ en adoption. Il est donc très important de prendre en compte le positionnement de la famille d’accueil et de proposer un travail, notamment des entretiens spécifiques à cette dernière.


CONCLUSION :
Tout enfant juridiquement adoptable n’est pas psychologiquement adoptable. Il y a aussi des adoptions qu’on peut considérer comme étant à haut risque Si, du fait de leurs expériences antérieures, certains enfants peuvent ne pas avoir d’aptitudes ou de désir d’établir un lien d’attachement avec des adoptants, la grande majorité est capable de bénéficier d’un milieu familial permanent. Certes, certains enfants présentent des particularités, des retards importants d’ordre physiques, mentaux, des traumatismes plus ou moins graves, des maladies, des handicaps. Ce sont des enfants à besoins spécifiques qui auront besoin non seulement d’un milieu offrant des caractéristiques particulières pour leur permettre d’évoluer, de récupérer, mais également de structures de soins. Il importe de ne pas discriminer ces enfants, de ne pas les stigmatiser comme étant « trop à risque » pour l’adoption et ainsi de s’empêcher de penser autour de la faisabilité ou non d’un tel projet.

Chaque situation mérite de faire l’objet d’une évaluation, d’une analyse, de privilégier un travail de pensée et de concertation. La difficulté, l’obstacle pourra être de trouver des candidats. Toutes les familles agréées ne correspondent pas à tous les enfants adoptables. C’est la question de l’apparentement, autre phase-clé déterminante du processus de l’adoption.

L’apparentement (ou « matching ») étape de la mise en adéquation entre un enfant et une famille est le fruit d’un travail, d’une réflexion, qui conduit à décider de quels candidats semblent les plus aptes possibles à reconnaître, à accepter, à répondre aux besoins, aux caractéristiques et aux attentes de tel enfant et, réciproquement, quel enfant semble le plus susceptible de s’adapter, de correspondre aux désirs, ressources et limites de tels candidats parents. Comme le dit Michel Soulé : « L’adoption c’est vraiment certains enfants pour certains parents.» Cette dernière citation ouvrant sur une autre aspect : la question de l’apparentement. C’est un autre sujet.

Marie-Laure BOUET-SIMON Psychologue – responsable technique ORCAN 

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1 commentaires

  1. C'est un article très riche et vrai. Merci pour la qualité de vos publications.

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