Paysages et visages de l'abandonnique

jeudi, juin 13, 2019


" L’abandon de l’enfant à un âge précoce est un choc traumatique qui, comme nous le voyons ici, engendre de multiples perturbations que nous révèle tout particulièrement la fonction personnalité. Elle est en effet « la représentation que le sujet se fait de lui même, son image de soi qui lui permet de se reconnaître comme responsable de ce qu’il ressent ou de ce qu’il fait ». 
Si l’on ne prête pas attention à cet enfant, il va se replier peu à peu sur lui-même pour mieux se couper d’une douleur intolérable et innommable, ou comme Guillaume exploser de façon soudaine comme pour tenter d’expulser un secret énorme, trop longtemps tu.
33C’est un être distrait, désordonné, brouillon, instable. Il présente une mauvaise orientation temporo-spatiale. Il est insaisissable, paraît inaccessible, versatile. C’est un enfant inadapté, en marge de la scolarité, présentant des blocages aux apprentissages. Il multiplie les échecs, panique devant tout changement qu’il refuse obstinément.
34L’abandonnique est dans une quête affective incessante, mais il s’ingénie à tenir l’autre à distance par des attitudes de repli ou d’agressivité. Il passe de l’agitation à l’abattement, en alternance. Il est hyperémotif. Les compliments le paralysent, il les défléchit. Les critiques le mortifient et viennent révéler et amplifier sa déchirure narcissique.
35Lorsque les carences maternelles sont importantes dans les premières années de sa vie, il se montrera solitaire et asocial. Tandis que dans le cas où des moments de satisfaction alternent avec des carences, l’enfant sera alors ambivalent.Le choc de l’abandon suspend et paralyse les facultés vitales. L’enfant paraît frappé de sidération et traverse alors un état de grande confusion. La frayeur du trauma persiste sous la forme d’une catastrophe imminente.
36La disparition brutale de l’objet entraîne un vide immense, des attitudes apathiques et de grande tristesse auxquelles s’ajoutent des troubles du développement et du comportement.
37Les données existentielles sont fortement mobilisées chez l’abandonnique : enjeux de vie et de mort se mêlent, s’interpellent, s’interpénètrent, luttent en lui. Le sentiment de solitude est un éprouvé douloureux et vivace. L’abandonnique est en quête du sens de son existence. Dans le labyrinthe sombre de sa vie, il se perd. Il cherche le fil ténu d’Ariane qui se dérobe sans cesse à lui. Mais la conscience de la responsabilité active des événements qu’il traverse est difficilement accessible : il se perçoit aujourd’hui encore comme la victime passive et éplorée qu’il fut jadis.

L’INDISPENSABLE SURVIE

L’abandonnique est hypervigilant. Il ne peut désarmer. Chez lui, tout est prétexte à revendication, tout devient menace de frustration. Comme nous l’avons vu plus haut, l’enfant devient alors agressif ou plonge dans une grande angoisse.
41La perte de sécurité affective, l’absence de valorisation entraînent un sentiment d’impuissance face à son environnement. L’élan vital est amoindri. L’abandonnique se sent facilement trahi par les autres, rejeté. Il demeure sur le qui-vive, prêt à retirer son affectivité dès que l’insécurité surgit mais pourra l’engager cependant en partie dans ce qu’il fait et à l’égard de l’objet (le thérapeute).
42Il vit dans un état chronique de peur. Il est extrêmement vulnérable aux incompréhensions et aux risques de déception qui équivalent pour lui à un manque d’amour. Il vit dans la crainte de déplaire, de décevoir, d’ennuyer, de lasser. Il se trouve coincé dans le cercle vicieux sentiment d’impuissance-irresponsabilité.
43La peur est prépondérante et va le conduire à des attitudes d’évitement, de mésentente, de séparation, rupture, isolement, solitude.
44Si l’homme sain sait identifier ses besoins et les satisfaire, l’abandonnique, lui les ignore. Il a appris à ne plus en avoir, personne jadis ne pouvant les satisfaire, ils se sont amenuisés, puis ont disparu et avec eux a disparu l’insatisfaction permanente, source de la souffrance due aux carences et aux frustrations. 
En thérapie, ce patient va recontacter ses besoins archaïques de façon implicite. Il se peut qu’il puisse les exprimer parfois « j’ai envie que tu me prennes dans tes bras », mais c’est la responsabilité du thérapeute d’être vigilant à ce stade et de les pressentir comme une mère « suffisamment bonne » entend et satisfait les besoins de son nourrisson. Plus tard, par l’éclairage qui sera mis très souvent sur le processus du déroulement du contact, l’abandonnique apprendra à identifier ses besoins et à les satisfaire.

LES FAILLES NARCISSIQUES. LE DÉNI

L’abandonnique présente des troubles caractériels; il a un sentiment de dévalorisation qui le pousse à des attitudes masochistes, alors même que son besoin d’amour est immense. Toute menace de frustration a pour conséquence de le faire régresser au stade archaïque de la toute-puissance.
48L’abandon est innommable. L’enfant garde le silence et cherche à protéger le parent et à maintenir l’idéalisation de l’objet et le déni des négligences parentales, déni des injustices, des sévices que l’enfant subit en secret. C’est l’impossible deuil. « Tant que l’enfant n’a pas renoncé à l’objet de jouissance qui, se dérobant sans cesse, ne lui permet jamais de s’en détacher, il reste sourd, aveugle, indifférent à toutes les sollicitations » remarque Françoise Gaspari.
49Elaborer la réalité de son abandon, amorcer la traversée du deuil et le métaboliser est impossible tant que le déni est maintenu, en particulier de la part de l’entourage familial qui oscille entre des attitudes contradictoires d’indifférence, de rejet, d’affection ou d’éternelles promesses jamais tenues. L’abandonnique est vulnérable : c’est un écorché vif. Un compliment le sidère. « Ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. J’ai dû mal entendre ». La gratification est lourde à porter. Il la rejette car inassimilable, indigeste."

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